11 Novembre 2015 (Discours)

En vertu de la loi du 28 Février 2012, cette journée rend hommage à tous les morts pour la France, quels que soient les conflits. Elle commémore surtout la signature de l’armistice de 1918, entre les forces alliées et allemandes dans la clairière de Rethondes dans la forêt de Compiègne. Elle symbolise donc la paix, à travers la fin de la première guerre mondiale.

À chaque commémoration de ce 11 novembre, nous avons l’habitude d’évoquer la violence des combats, la souffrance, les huit millions de morts, d’invalides et de mutilés. C’est rendre justice à chacun d’entre eux que d’évoquer leur sacrifice. À mes yeux, cette évocation est d’autant plus importante que l’évènement s’éloigne de nous dans le temps avec la disparition en 2008 de Lazare PONTICELLI, le dernier poilu français.

Je veux d’ailleurs profiter de cet instant pour remercier les passeurs de mémoire que sont Pierre CHIBON, Éric DUTET, Jean-Michel BORY, Antoine CERDAN, Pierre CHAUVET, Raymond CHEVALIER. Ils ont proposé à nos écoliers de CM2 une visite commentée de l’exposition montée par l’Office National des Anciens Combattants « Les as de l’aviation pendant la Grande guerre » installée en mairie dans la salle des mariages.

Je risque de surprendre, mais j’ai choisi d’évoquer aujourd’hui, non pas les combats, le sang et la violence du conflit, mais une petite histoire de la grande guerre. Un moment singulier, peut-être un peu romancé par son exploitation cinématographique, mais oublié de l’histoire avec un grand H. Je fais ce choix parce que je crois qu’il scelle un paradoxe qui appelle une réflexion en résonnance avec le monde contemporain et l’actualité de ces derniers mois…

Cet évènement s’est déroulé le 24 décembre 1914, dans le nord de la France, près de LENS. La neige et le froid étaient installés sur les tranchées. Noël arrivait avec son cortège de cadeaux venant des familles et des états- majors. La musique coutumière des chants de Noël aidant, pour quelques instants, les soldats ont posé leurs fusils et sont allés, une bougie à la main, voir ceux d’en face. Ils sont sortis de leur tranchée pour échanger une cigarette ou un verre de vin. Ils se sont arrachés à la boue pour venir souhaiter à leur ennemi un joyeux Noël avant que de retourner à leurs occupations guerrières.

Quelle qu’ait été leur nationalité, allemande, britannique ou française, pour quelques instants, les soldats ont découvert un semblable, pourtant dépeint aussi bien à l’école que dans les casernes, comme un monstre sanguinaire. Au-delà des différences, ils ont rencontré un frère en humanité que paradoxalement, la décision politique des dirigeants, la peur de l’autre et l’engrenage des évènements avaient transformé en ennemi à abattre…

Nous ne sommes plus en 1914, mais l’histoire a été suffisamment facétieuse depuis cette date pour démontrer d’une façon constante que les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain.

Voici des mois et des mois qu’elle l’illustre à travers le voyage des hommes. Des frères de sang quittent leur terre et leurs villages. Ils errent à travers les mers et les plaines. Ils fuient Daech, Bachar el-Assad, la faim, la violence et la guerre. De Syrie et d’Irak, ils marchent vers l’Europe et leur marche interpelle nos consciences.

Ils devraient naturellement se diriger vers le golf Persique, mais les richissimes potentats de ce golf qui financent et imposent une vision délirante et misogyne du monde font barrage. Ils ne tendent pas la main à leurs frères qui préfèrent venir à Stockholm, Londres, Paris ou Berlin plutôt que d’aller à Doha capitale du Qatar.

Nous voilà donc à notre tour face au dilemme et au paradoxe politique.

Faut-il les recevoir ? Faut-il les laisser mourir dans les ruines d’Alep ? Faut-il les laisser se noyer en Méditerranée ? Faut-il leur ouvrir les bras ? Moralement nous n’avons pas d’autre choix que de les accueillir sinon que de les condamner à mort.

Pour autant, nulle d’entre nous ne peut ignorer que leur arrivée crée des tensions entre les États et au sein des sociétés européennes. L’immense majorité de ces migrants sont des musulmans et l’Islam inquiète bon nombre d’Européens.

Quant aux Français, ils prennent conscience que rien ne sera facile dans les années futures face aux bouleversements identitaires, sociétaux, démographiques et économiques vertigineux qui questionnent aussi bien leur avenir que leur façon de vivre.

Mais, ce n’est pas Noël tous les jours et personne ne pourra rester dans sa tranchée. Nous avons donc le devoir de trouver une réponse politique avant que cette réalité ne fasse définitivement le miel des démagogues et des extrémistes. Je crois que notre indifférence et notre silence conduiraient à laisser se développer une forme de paranoïa qui enfermerait la France derrière ses frontières, comme si elle n’avait plus rien à dire au monde.

Aux questions existentielles du comment vivre ensemble ? Comment bâtir une société cosmopolite ? Il me semble que la république française peut apporter une réponse.

Je veux dire la République avec un R majuscule, non pas celle du contrat, mais celle du respect de la loi commune.
Je veux dire la république qui exprime la volonté de tous incarnée par l’État et non pas celle qui s’abstient de réagir quand l’ordre républicain est piétiné par des comportements tribaux.
Je veux dire la république qui transmet un corpus de valeurs non négociables telles que la tolérance, la liberté d’expression, le droit à l’ironie, la laïcité et la liberté religieuse.
Je veux dire la république du droit et du devoir, de la méritocratie et de l’universalisme.
Je veux dire la république qui sait transformer les paradoxes en une société pétrie du sens de la fraternité.

Cette république-là nous éloigne d’une désunion menaçante.
Elle nous arrache à nos tranchées.
Elle favorise l’esprit de ce Noël 1914 ; une petite histoire qui illumine l’histoire évènementielle et nous fait grandir en humanité.

Henri BAILE
Mairie de Saint-Ismier
Seul le prononcé fait foi

Henri BAILE maire de saint-ismier